Le mouvement start-up, entre effervescence et incertitudes

Le mouvement start-up, entre effervescence et incertitudes

Idée innovante, fort potentiel de développement, investissements et croissance exponentiels… La start-up fait rêver… De l’effervescence marketing à la réalité terrain, le (nouveau) mouvement start-up s’inscrit dan la lignée de la digitalisation des modes de vie. Portées par l’innovation, intégrant une approche numérique, bondissant sur les outils du Digital, s’éloignant parfois du réel pour plonger à corps perdu dans le virtuel, au-delà du concept marketing, les start-up possèdent leur fonctionnement propre, leurs limites, et regorgent de méthodes agiles à mettre en oeuvre  au sein de leur écosystème, notamment bordelais. De l’impulsion internationale, à l’attrait de la capitale, l’économie bordelaise a son mot à dire au coeur du marché de l’innovation.I –

La Start-up en filigrane, une impulsion internationale

La notion de start-up n’est pas nouvelle. Elle perdure cependant depuis de nombreuses années, impulsée par les sirènes de la Silicon Valley, du haut des gratte-ciels new-yorkais à la brume londonienne(¹). Dans ce classement, la capitale française se positionne à la onzième place en tant qu’écosystème de start-up les plus dynamiques” sur le plan mondial.

Dans un contexte européen, La France, et Paris, sont pourtant en bonne posture, valorisées par de nombreux sièges sociaux de grandes entreprises, des centres de recherche de réputation mondiale, ou encore le plus gros centre universitaire d’Europe(²).

Une volonté politique et économique peu en phase avec les attentes à l’international

Il y a certes une forte volonté politique en faveur de l’entrepreneuriat et de l’innovation en France, cependant, l’envol des startups françaises est parfois empếché sur le plan financier. En effet, peu de business angels jalonnent l’écosystème entrepreneurial français, comparé aux Etats-Unis ou même à Londres.

Ainsi, on estime qu’ils ne représentent que 1,7‰ du PIB français contre 4,4‰ au Royaume-Uni. La France compterait jusqu’à 10 000 business angels, quand les Etats-unis en valorisent plus de 265 400. Pour donner un ordre de grandeur, c’est respectivement un pour 6.600 habitants en France contre un pour 1 200 habitants aux Etats-Unis, et un montant total de 41,2 millions d’euros contre 20,1 milliards de dollars en 2015.

Par ailleurs, la législation française ne facilite pas les investissements étrangers à cause d’une politique fiscale attractive seulement pour des montants relativement peu élevés, avec notamment un abattement fiscal de 50% pour des investissements jusqu’à 120 000€ par an).

Des financements diversifiés sous impulsion publique

Au-delà des ces disparités que l’on peut regretter, les financements potentiels des start-up tendent), se diversifier et à s’amplifier. Ainsi, French Tech par exemple dispose d’une capacité d’investissement de près de deux cent millions d’euros d’ici à 2020. L’ambition étant, sous l’impulsion de BPIFrance, de favoriser le développement des accélérateurs privés, qui sont aujourd’hui plus de trois cents sur le territoire.

Un fonctionnement sous forme de bourse, principalement, afin de soutenir la croissance et l’émergence des start-up. Près de 2000 bourses ont ainsi été attribuées entre 2014 et 2016 par exemple, pour un montant représentant quarante-six millions d’euros.

Des subventions qui permettent également de promouvoir le mouvement French start-up à l’étranger, avec notamment la création de la “French Touch Conference”, portée par Gaël DUVAL, dont le but est de créer des ponts et des synergies entre l’écosystème français des start-ups et l’international. En 2018, après San Francisco en janvier dernier, les prochaine séditions se tiendront à paris en mai et à New-York en juin.

Peu à peu, la part de financement relative aux fonds d’investissement étranger tend à croître, elle serait passée en moyenne de 25 % il y a quatre ans à 35% aujourd’hui. Le principal moteur de financement reste cependant les aides étatiques, parmi lesquels on peut citer le crédit impôt recherche (CIR) – de 50% à 75% des start-up selon le chiffre d’affaire réalisé(³), le crédit impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) , et dans une moindre mesure, le crédit d’impôt innovation (CII).

Un peu moins de la moitié de ces start-ups font appel au statut JEI – Jeune entreprise innovante, qui permet d’alléger considérablement les charge sociales au regard des investissements réalisés en recherche et développement. Le panorama des statuts et aides favorisant le développement des start-up en France est cependant méconnu, et sans accompagnement spécifique par des experts métiers (conseil en innovation…), il est le plus souvent délicat et risqué à mettre en place.

 

Le recrutement, un impératif plus que délicat

Outre les difficultés de financement, la France se heurte pour le développement de ses start-up à une réalité terrain quant aux ressources humaines disponibles. En effet, si les effectifs recrutés au sein des start-up sont en grande majorité titulaire d’un niveau master (68%), très peu disposent d’un doctorat (3%), ce qui limite les possibilités de croissance via l’innovation. Face au besoin de développement et de recrutement, les profils les plus intéressants sont souvent “happés” par de grosses structures étrangères déjà bien implantés et aux marques renommées, facteur d’attractivité tout autant que les salaires proposés – Google, Facebook, Amazon, Ubisoft… tous s’installent, se développent en France et cherchent à capter les ressources humaines les plus qualifiées.

Les profils les plus recherchés regroupent notamment les fonctions liées au marketing et au commerce, ainsi que les programmeurs et les développeurs. Dans un contexte où l’open source est désormais “loi”, les formations et les méthodes de travail française n’ont pas complètement absorbés les agilités requises pour évoluer en ces contrées…

Si l’innovation est une priorité nationale afin de (re)devenir un acteur mondial influent, à ce jour, le CAC40 n’est pas submergé de jeunes entreprises du numérique… D’après Nicolas Colin, Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, le triptyque “capital, savoir-faire et rébellion” n’innerve pas les start-up françaises(⁴). Ainsi, la réunion des trois éléments est facteur de réussite. Si le savoir -faire et la volonté disruptive sont présents mais que les fonds ne suivent pas, l’innovation-révolution se meurt au stade embryonnaire. Si le savoir-faire et les fonds sont présents, le manque de vision stratégique à long terme, de “rébellion” envers l’ordre existant, en quelque sorte, nous sommes dans une évolution d’optimisation et non d’innovation. Il n’y a donc pas de création – c’est souvent le cas pour les grandes entreprises.

En complément, le positionnement géographique et l’opportunité du moment sont des facteurs à prendre en considération. C’est notamment le point de vue porté par Jean-Paul Betbeze.

Économiste et professeur d’université, né dans les Hautes Pyrénées, Jean-Paul Betbeze bénéficie d’une vision globale de l’économie française et d’un regard attentif sur l’économie bordelaise.

Aujourd’hui, il est membre de nombreux comités et conseils : le Cercle des économistes, le Comité stratégique de France Invest (anciennement AFIC), ou encore le Comité scientifique de la Fondation Robert Schuman et l’Académie des Sciences commerciales. Il enseigne également l’économie à Paris Panthéon-Assas et intervient en tant que  conseiller économique pour Deloitte France et consorts.

Après avoir été chef économiste du Crédit Lyonnais puis du Crédit Agricole, il demeure  aujourd’hui membre du Comité Exécutif du Crédit Agricole. Il est également conseiller en analyse économique auprès du cabinet du Premier ministre, de la Commission Économique de la Nation, du Ministre de l’Économie et du Bureau du Conseil national de l’information statistique.

“Quand on parle d’un écosystème startup, on fait finalement référence à une ambiance.

Il y a des pays, des régions qui vivent un moment plus ouvert que d’autres. L’important aujourd’hui, c’est de faire en sorte que le moment startup français soit aussi bordelais. Pour que ce moment arrive, il faut d’abord qu’on ait travaillé une imprégnation générale, et cela commence à l’école (dans les collèges, les lycées, puis les IUT et les facs) afin de préparer les jeunes.

Un moment ne naît jamais spontanément. C’est tout un ensemble de facteurs qui réagissent ensemble.

Aujourd’hui, pour qu’on vive l’intersection entre le moment bordelais et le moment national, il a fallu travailler la préparation, tirer parti de ses erreurs, développer les modes de financement. Le tout construisant un écosystème aussi mental que technique.

Il faut également unifier la vision renvoyée par le paysage : il n’y a pas d’un côté les gens qui ont des idées et de l’autre, les autres. La France est un pays qui a un problème avec les inégalités, or on crée des startups pour réussir. Et aujourd’hui, on réussit plus vite et plus globalement que jamais. Le mécanisme du succès va très vite. On se doit donc de suivre le mouvement et non pas de se contenter de l’attendre.

Fondamentalement, il s’agit d’un mécanisme d’interconnexion : on a vécu la révolution technologique où les techniciens comme les scientifiques  sont intégrés au processus.

A Bordeaux, qui est, par exemple, un grand centre médical pour les neurosciences et également important en ce qui concerne le Droit, on pourrait imaginer des interconnexions avec les startups pour partir du point fort du territoire et tendre vers une efficacité accrue.

Cela n’a pas de sens de faire l’innovation “hors sol”.

Un terreau favorable doit être porté sur le plan politique et éducatif : Alain Juppé semble ainsi être ouvert à l’innovation et impulse cette dynamique jusque dans les écoles.

Il faut bien prendre en considération que la France compte assez peu de centres d’innovation : après Paris, on a Lyon et Bordeaux notamment.. La Métropole bordelaise, c’est la rencontre entre une “taille” économique mais aussi une maturité intellectuelle. Comme pour le moment startup, l’innovation est le fruit d’une longue préparation. A ce jour, on évolue dans un environnement concurrentiel, soutenu au début par le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin et la création des pôles de compétitivité en 2004

La difficulté principale réside dans la manière des pôles de faire face à la question de la masse critique (le croisement entre le nombre d’entreprises, les jeunes, les universités…). Bordeaux bénéficie d’un phénomène rare car tout cela se produit et s’étend.

L’essentiel, c’est le mouvement. L’essentiel, est donc de demeurer ouvert et de permettre que les innovations se développent. Le succès est a priori plus rapide qu’auparavant car les grandes innovations sont souvent immatérielles et, avec l’internationalisation des services, exporter des idées devient relativement aisé.

Concernant la compétitivité des start-up (en dehors du prix), on peut parler de la compétitivité des idées, des propositions et des innovations : en la matière, la France n’a pas réellement de lacune. C’est cet esprit d’ouverture à la rencontre qui permet aussi cette compétitivité.

Cela étant dit, gardons-nous d’être naïfs et de croire que l’on peut lancer une idée sans préparation et sans protection. Avant de s’ouvrir justement à la rencontre, il faut faire en sorte que l’idée soit suffisamment protégée et ne pas oublier que “les plus gros sont plus gros” et par conséquent ont moins de difficultés à prendre le dessus.

Quand on s’inscrit dans un écosystème, il reste important de se rapprocher des autres entreprises et de s’appuyer sur les grandes filiales du lieu pour se développer. A défaut, le moment start-up restera un moment solitaire et sans avenir.”

II. Entre spécialisation et impulsion, l’attrait de la Capitale

Sur le territoire national, les start-up caracolent encore en tête de la capitale. Point d’échange international historique, Paris favorise l’émergence de start-up, appuyées par des investisseurs, pour s’installer comme pour s’exporter.

 

Paris, “start-up in and out”

Afin de favoriser l’implantation de start-up étrangères en France, le programme French Tech Ticket concerne à ce jour près d’une centaine de start-up internationales, et plus de 230 entrepreneurs. Un programme d’intégration sur-mesure qui s’est notamment étendu à plus d’une quarantaine d’incubateurs au sein des métropoles labellisées, dont Bordeaux.

A l’inverse, c’est près de deux cents start-up françaises qui étaient présentes lors du dernier CES Las Vegas, quand seule une petite quarantaine avait fait le voyage il y a quatre ans. de quoi s’offrir une réelle visibilité, et au-delà, des possibilités d’investissements.

Parmi les entreprises qui s’exportent, la Nouvelle -Aquitaine fait bonne figure, avec notamment SimforHealth, une startup bordelaise qui avait été identifiée parmi les “quatre innovations e-santé” lors du CES 2017. Elle  se trouvait cette année aux côtés de HTC VIVE pour exposer et présenter un simulateur de réalité virtuelle multi utilisateurs.

Par ailleurs, BPI France classait SimforHealth dans les listes des 2000 entreprises françaises les plus innovantes en 2016. Cette même année, l’entreprise levait 5 millions d’euros(⁵).

Malgré tout, l’hégémonie parisienne reste fortement présente, quand l’on sait que parmi la quarantaine d’incubateurs parisiens se trouve le plus important d’Europe(⁶), avec le Cargo, un espace de plus de 15 000 m2 avec une cinquantaine de start-up hébergées, soit un beau terrain de jeu, et également le plus grand incubateur au monde, en capacité d’accueil, avec la Station F, pour plus de 1000 start-up sur 34 000 m2.

Paris recense ainsi à ce jour, plus d’un tiers (35%) des 9.400 start-up recensées en France, et 68% des investissements dans les start-up (chiffres 2015).

 

Un écosystème organisé et lisible pour les porteurs de projet

Cyril Noa Nadeau est titulaire d’un double diplôme (master of business administration, spécialité en marketing et business développement) à l’ESC de Pau et à l’UCLA Anderson School of Management de Los Angeles, obtenu en 1999. Il rejoint ensuite Canal+, puis deux ans plus tard, TF1, avant que de quitter le monde de la télévision en 2007.

Il cofonde ensuite Nanomakers, start-up dans la fabrication de nanoparticules afin d’améliorer les performances des matériaux et lutter contre l’épuisement des ressources naturelles. Une belle réussite qui lui permet en 2014 de laisser les rennes aux investisseurs ayant cru dans le projet.

Dans le même temps, toujours habité par l’univers de la production audiovisuelle, il crée Eyedea!prod, start-up spécialisée dans la production de contenus et la conception de nouveaux programmes pour l’international.

En mai 2015, il devient directeur Business Unit pour The 360 Consulting Group, accompagnant des start-up, soit en gestation, soit déjà créées, avec des problématiques de levées de fond, de structuration d’organisation, de management, de business plan, ou même de politique de croissance des PME.

“Je suis arrivé sur Bordeaux il y a un an et demi par attrait de la Métropole bordelaise, en pensant pouvoir continuer en parallèle mon activité d’activité d’accompagnement aux start-up sur Paris. Une situation plutôt complexe en raison de la disponibilité dont ont besoin les porteurs de projet, dont les problématiques de besoin urgent (roadshow, rencontres investisseurs), de préparation expresse, et de coaching physique.

J’ai décidé en ce sens de recentrer mon activité sur Bordeaux. Rapidement confronté à la difficulté à pénétrer le marché bordelais, du fait de l’exigence de recommandations et de réseaux, j’ai été assez surpris de cet état de fait, dont je ne me souvenais pas il y a vingt ans, lorsque j’ai quitté le territoire bordelais. Avec l’ouverture nationale et internationale de la ville, je m’attendais à des bouleversements mais il s’avère que la caution morale est toujours aussi importante.

Les chiffres des startups en France Bordeaux BusinessLa deuxième difficulté, c’est la trame économique et l’accompagnement sur le marché bordelais. Les acteurs y sont nombreux (French Tech, Bordeaux Unitech, les différents incubateurs…) et chacun revendique une spécialité. Cependant, en réalité, le maillage est assez complexe et peu perceptible, donc arriver à se positionner en tant que consultant externe et facilitateur est relativement difficile.

J’ai accompagné une startup bordelaise pendant plus de neuf mois, cependant cela s’est révélé peu concluant, car il s’agissait de deux personnes avec une vision assez hollywoodienne du montage de start up (levée de fond…). Par la suite, j’ai rencontré d’autres startups avec un comportement symptomatique : le contexte économique ne prête pas d’oreille attentive aux projets bordelais, et ne semble pas leur proposer un accompagnement assez précis pour leur financement, tout du moins pas en première intention, ne serait-ce que pour pouvoir récolter de la love money ou de l’amorçage pour mettre en place les premières briques. Toutes les cellules d’accueil sur Bordeaux ne travaillent pas sur cette brique initiale. Le plus souvent, la collaboration est informelle et “on verra quand ça marchera”.

En France, on a une culture de l’accompagnement des startups qui se fait au travers d’un échiquier très défini. Certains proposent des sommes d’argent, comme Incuballiance sur Paris : incubateur d’état, avec un financement public réservant une enveloppe de 60 000 euros par projet, ces projets sont issus de Polytechnique, de HEC, du CNRS, du CEA…

Il manque, à mon sens, dans l’univers bordelais, une structure qui permettrait de donner un peu plus de chances aux projets d’exister correctement. En effet, sur les structures classiques, les “chefs de projets” ne sont pas forcément les personnes les plus adéquates, car ils ne sont généralement pas pluricompétents, ne disposent pas forcément de vision stratégique et sont “mouvants”. Un réel “complexe du sachant”, cependant, on ne peut pas tout savoir donc il vaut mieux avoir un réel pool d’experts.

Dans le raisonnement de créer un lieu avec des chefs de projets redirigeant vers un pool d’experts aptes à donner des conseils professionnels, j’aimerais faire venir des chefs d’entreprise locaux pour alimenter une boite à outil pour répondre à des besoins et questions précises dans la problématique de chaque projet.

Avec le modèle actuel, les projets vivent beaucoup de balbutiement et de temps perdu sauf que le temps est un paramètre crucial afin de se positionner sur un marché avant un éventuel concurrent. A ce jour,  j’aimerais créer un hybride entre coworking, mentoring, capital conseil, pool d’experts…

Pour obtenir des réponses précises sur les problématiques individuelles des projets, aider les entreprises à devenir pertinentes, ainsi qu’apporter de la clarté notamment sur les relations investisseurs.”

En marge de ce raisonnement là, on ne s’attaque pas au pilier principal de l’accompagnement des startups, c’est-à-dire le couple porteur de projet/projet. Parfois l’instigateur n’est pas celui qui peut porter le projet car il n’est pas fait pour ça. Il vaut mieux partager les parts d’un gros gâteau plutôt que d’avoir une énorme part d’un gâteau inexistant.

Tout le monde n’a pas vocation à devenir dirigeant, ce n’est pas une condition sinequanone pour créer une entreprise.

Il est important de comprendre que la direction d’une entreprise ne soigne pas un problème d’ego. On doit travailler sur ce pour quoi on est doué et faire preuve de la même honnêteté sur le projet en lui-même.

III. Le dynamisme du microcosme bordelais

Au sein de l’écosystème entrepreneurial bordelais, plusieurs éléments définissent les spécificités économiques du territoire, en complément des spécificités culturelles et historiques. Selon Ariane Ducamin(⁷), l’on peut prendre en considération “les universités et grandes écoles, le vivier de main d’œuvre qualifiée et spécialisée, les entreprises spécialisées dans un domaine, le financement et l’accompagnement, l’intervention et le soutien des pouvoirs publics”.

L’essor des coworkings, incubateurs, accélérateurs, pépinières…

On ne peut évoquer l’écosystème entrepreneurial bordelais sans prendre en considération le nombre d’acteurs privés et publics ayant pour vocation de soutenir le développement des entreprises. Parmi eux, on peut retrouver des acteurs historiques sur le territoire, notamment l’Université Bordeaux Montesquieu, Bordeaux Unitec (ayant fusionné récemment avec AEC – l’Agence Aquitaine du Numérique), ou encore Bordeaux Technowest.

En complément, la Région Nouvelle-Aquitaine, avec l’ADI – Agence de Développement et d’Innovation, ou encore la Chambre de Commerce et d’Industrie Bordeaux Gironde avec le programme “Start-up du numérique” impulsent l’écosystème.

En complément, ce sont les chefs d’entreprises eux-mêmes et nombre d’acteurs privés qui sont à l’initiative de structures d’accompagnement, parmi lesquels Héméra, Le Village by CA ou encore INSEEC Incub…

Une impulsion générée notamment par la labellisation French Tech en 2014, laquelle a dynamiser l’écosystème existant, révélant les ambitions numériques, agro-industrielles ou encore collaboratives.

 

La spécificité bordelaise : un marché de réseaux

Pour autant, malgré le dynamisme des structures et des acteurs, Bordeaux reste encore un marché de “réseaux”.

David Ducourneau est l’un des co-fondateurs de l’accélérateur Héméra, qui se positionne comme structure d’accompagnement pour les entrepreneurs par des entrepreneurs.

Lui-même entrepreneurs à différentes reprises depuis ses 25 ans, il s’est trouvé confronté à bons nombres de difficultés auxquelles doivent encore faire face les fondateurs d’entreprise, à commencer par la rencontre avec le marché et le besoin de fonds financiers. Aujourd’hui, il a rejoint l’entreprise familiale, Sport Aventure, qu’il pilote depuis l’été 2016. Héméra est né de discussions du bureau de Bordeaux Entrepreneurs pour aller plus loin dans l’aide à l‘écosystème local et de la volonté d’accompagner des startups en apportant leurs retours d’expérience sur les erreurs et les réussites. L’ambition étant de leur permettre de passer les étapes le plus rapidement possible.

“Pour rejoindre Héméra, il faut la combinaison de plusieurs éléments clés comme une bonne équipe avec des compétences complémentaires et une capacité à travailler ensemble sur le long terme, ainsi qu’un bon projet qui répond à une attente de marché.

Sur Bordeaux, la création d’entreprises est nettement plus dynamique qu’en 2010 quand j’ai créé ma propre entreprise. A ce moment, il n’existait pas grand-chose pour accompagner les entrepreneurs, c’était assez compliqué et tout se passait à Paris. Aujourd’hui, la dynamique sur les startups est beaucoup plus forte et un réseau d’entraide s’organise. Ceci a pour conséquence que les fonds parisiens regardent beaucoup plus les régions qu’auparavant et que Bordeaux gagne des places.

Au niveau international, la France est de plus en plus observée, en revanche, ces regards restent tournés vers la capitale.

Malgré les projets technologiques et innovants développés par les startups, le tissu des PME françaises affiche énormément de retard sur le numérique. Parmi les missions que j’ai pu effectuées auprès des entreprises, je me suis retrouvé confronté à certaines sociétés où avec les salariés n’avaient pas d’email et où les 40 000 références vendues n’étaient pas informatisées… Sans être un cas d’école… Pourtant, entre un marché tendu et la digitalisation des consommateurs finaux, les entreprises françaises sont dans la nécessité de répondre à ces besoins et d’informatiser a minima l’entreprise.

Dans la culture d’une entreprise traditionnelle, il n’y a souvent pas eu de transition dans les outils, encore moins dans les méthodes alors que même les salariés ont passés le cap. Dans le même temps, on a assisté à un changement général de dynamique puisque désormais par exemple le retour sur investissement est moins important sur les média que sur les réseaux sociaux et Google. Toute cette évolution doit être retranscrite au sein des entreprises.

L’idée d’Héméra était de mettre à disposition de certaines startups un réseau de mentors et de créer un échange bilatéral créateur de valeur. Nous sommes ainsi en mesure de les accompagner sur les questions juridiques, comptables, marketing…

Au-delà de l’équipe et du produit commercialisable, il faut que les entrepreneurs aient amorcé leur conquête commerciale avant de solliciter de l’aide pour décupler ce chiffre d’affaire, pour l’assistance au développement et la mise en marché. Souvent, dans leur idée de créer une entreprise, leur ambition les pousse à vouloir aller vite et loin. Cependant, pour qu’une société fonctionne, il faut qu’ils sachent rester “terre à terre” pour composer avec les problématiques classiques.

Des startups qui meurent, il y en aura toujours. Comme partout, au milieu de toutes les entreprises qui se créent, il y a un pourcentage d’échec. Héméra est là pour maximiser les chances de réussites mais les entrepreneurs restent maître à bord de leur entreprise.”

Eric Dubois est diplômé d’une licence d’economie et de sciences politiques à Paris.

Il a ensuite travaillé dans la vente en B to B en tant que commercial, y compris à l’international, principalement dans une startup à Londres pendant 4 à 5 ans. Il s’occupait également des partenariat et des négociations avec les grands comptes et SSII.

Depuis près de dix ans, il dédie son activité au conseil autour de l’économie des startup : open innovation, transformation digitale, meetup… Il travaille également à développer une plateforme afin de  déterminer le niveau de maturité de l‘open innovation dans les structures.

“D’après mon expérience, même les grandes sociétés n’ont pas réellement une vision claire de ce qu’elles peuvent faire en innovation. Beaucoup embauchent des data scientists sans savoir réellement pourquoi. Elles s’en servent pour faire du marketing de l’innovation sans forcément aller en profondeur.

Aujourd’hui, concernant les startups et l’économie de l’innovation, les fonds levés sont en nette progression et dépassent de beaucoup ceux d’autres pays européens. Cependant, le volume médian dépensé par les grands groupes français auprès des startups reste modeste : environ 600 000 euros, soit seulement 0,1% de leurs dépenses.

En France, au sein des grands groupes, le temps est à la frilosité. Il y a des potentiels énormes, mais un certain manque d’ambition et des stratégies élaborées plutôt à court terme freinent l’ensemble. Prenons par exemple le cas de Kelkoo, société française comparateur de prix créée en 1999. A l’époque, Pierre Chappaz est nommé CEO de l’entreprise et est mandaté pour la vendre à Yahoo et un acteur japonais.  L’entreprise intéressait manifestement les sociétés étrangères mais le CEO, en tant que co-fondateur espérait que Kelkoo reste français. Là où l’entreprise aurait pu être cédée à des sociétés de distribution étrangère, notamment pour s’intégrer dans une démarche digitale pour le retail, Kelkoo aura été vendue à Yahoo.

Aujourd’hui, d’autres modèles sont à explorer, comme la concuralliance, l’idée de travailler avec la concurrence pour préserver des intérêts plus grands. Un concept mis en oeuvre par Blablacar, la SNCF et Transdev pour tenter de contrer Google sur les transports. Ces trois entités se sont mises d’accord pour faire de l’open data, c’est-à-dire partager leurs données et les exploiter, afin de ne pas laisser le terrain aux GAFA. Un mode de fonctionnement globalement positif, dans une vision à long terme.

Il reste beaucoup de choses à faire, nous ne sommes qu’au début de la transition digitale et de l’open innovation, qui doivent être également impulsée par les grands comptes et les ETI.

Désormais, la France commence à rattraper son retard, face à l’Angleterre dans un contexte de Brexit, notamment. Cela n’empêche pas Google et Facebook de rester très présents à Londres.

Ce que l’on peut regretter, c’est le fait que les Français n’ont pas pris la mesure de la vitesse à adopter. Au niveau européen notamment, chaque pays oeuvre dans son propre intérêt, or il est utopique de penser que sans harmonie européenne, il sera possible de s’opposer économiquement aux GAFA, aux marché unifiés avec des milliards d’utilisateurs aux Etats-Unis et en Chine. Pourquoi ne pas développer des spécialités innovantes par pays européen ? Une chose est sûre, de nouveaux modèles sont à inventer.”

Infographie YOOMAP Relations grands groupes et startups Bordeaux business

 

Yoomap est le leader des éditeurs de logiciels de management de l’innovation. Créé en octobre 2013, il accompagne actuellement une soixantaine de grands groupes, tels que Total, EDF, BPCE…, dans leurs relations aux startups.

Elle propose deux logiciels : le SMI (système de management des idées), boîte à idées collaborative, le SURM (Start Up Relationship Management), base de données qualifiée de près de 70 000 startups, ainsi que des challenges via une plateforme en ligne et des Innovathon, en format team-building, pour faire travailler les équipes sur l’accélération et le développement innovant réparti sur trois à quatre jours.

La démarche est de faciliter les relations Grands Groupes et startups dans le but d’accélérer l’innovation des grandes structures. Afin de palier des process qui prennent du temps dans un contexte où pour innover il faut aller vite et être au bon moment sur les bons marchés, Yoomap permet de simplifier les procédures. Les grands groupes gagnent ainsi en réactivité en limitant les échanges hiérarchiques, et en ne monopolisant pas des ressources qualifiées et spécialisées.

Les clients s’investissent dans la démarche d’innovation en participant à l’amélioration des logiciels et en se faisant partie prenante du financement des startups, par exemple lors des Innovathons où les projets travaillés avec coachs et professionnels sont présentés devant un jury qui choisit l’idée qui sera accélérée avec le budget alloué pour l’innovation par les Grands Groupes.

 

IV. Les clés de la réussite : L’accompagnement

L’incubateur Les Premières fait partie du réseau national d Les Pionnières. Dédié à l’entrepreneuriat féminin, il a pour mission d’accompagner les femmes qui ont un projet innovant à créer leur société et lancer leur activité. Les Premières sont installées sur Bordeaux depuis fin 2011, au sein du campement à Darwin.

Christine Panteix, Directrice de l’association, se charge des missions de représentation auprès des financeurs et partenaires, de la recherche de financements, du management des salariés. Elle coordonne également l’accompagnement, l’équipe de consultants et l’organisations d’ateliers.

“Aujourd’hui, l’incubateur Les Premières accompagne une vingtaine de nouveaux projets. Sur Bordeaux, on dénombre énormément de structures d’accompagnements : incubateurs, accélérateurs, pépinières. Certains sont même thématiques. Ceci crée un écosystème diversifié d’acteurs qui travaillent en bonne intelligence mais pose un problème de lisibilité pour les porteurs de projets notamment.”

“Quand, elles arrivent, les porteuses de projet sont très pressées de créer et veulent aller très vite. Assez rapidement, elles ressentent l’intérêt d’un accompagnement sur plusieurs mois. Généralement, elles pensent lancer l’entreprise en trois à quatre mois mais en moyenne on est plutôt sur une dizaine de mois. La spécificité des Premières, c’est aussi de les accompagner à prendre une vraie posture d’entrepreneur. Souvent, elles s’engagent sur des projets de moyenne envergure, l’incubateur leur apprend à voir plus grand. En conséquence, le modèle économique reste souvent à travailler.

Concernant le profil de nos entrepreneures, la majorité a été cadre précédemment et profite d’un déménagement, un licenciement, ou un changement de vie pour lancer un projet qui a du sens et porte leurs valeurs.

D’après mon expérience, l’un des premiers apprentissages que les créateurs d’entreprise reçoivent est le compromis. Prenons l’exemple de la vente d’accessoires : il est fréquent que la fondatrice veuille mettre en avant une création 100% française, cependant pour commencer à vendre, le prix doit être acceptable, en ce cas la fabrication au Portugal peut être intéressante, sans pour autant dénaturer le projet, la qualité ou l’éthique.”

Dans un contexte plus global, en situation de crise économique, l’entrepreneuriat est une opportunité. Cependant, peu de chef d’entreprise sont ensuite amenés à créer de l’emploi. Aujourd’hui, Bordeaux attire beaucoup les regards parisiens par son dynamisme propice à la création d’entreprise. Les entreprises peuvent recevoir beaucoup d’aide des collectivités et la volonté politique et économique affiche clairement qu’on veut attirer des entreprises.

Concernant la réussite ou l’échec des projets, il est difficile de faire des généralité car chacun est unique mais quelques anecdotes peuvent tout de même donner une vision des difficultés. Le constat est assez marginal mais j’ai connu quelques porteuses de projets qui avaient surestimées le marché Nouvelle-Aquitaine et pas assez attaqué le national et l’international. Par conséquent, l’entreprise a démarré trop petit et elles ont dû arrêter. On a aussi le facteur des décisions familiales qui entrent énormément en jeu, notamment quand un conjoint ne trouve pas de travail et que la famille décide de retourner sur Paris.

D’une manière générale, les gens ne sont pas déçus de Bordeaux s’ils arrivent à identifier tous les acteurs et à comprendre le fonctionnement de l’écosystème bordelais. Ce qui est compliqué, c’est de trouver la bonne structure et le bon réseau tout de suite. Aujourd’hui, avec les annuaires FrenchTech, on peut identifier assez rapidement les acteurs mais il y en a quand même pléthore et on peut rapidement s’y perdre. Néanmoins, tous ces acteurs se connaissent et peuvent renvoyer les gens vers les structures pertinentes en fonction des types de projets.

Une autre clé de la réussite semble être de comprendre qu’il faut vendre le plus vite possible pour rencontrer sa cible, discuter, peaufiner, rebondir et améliorer le concept. Aujourd’hui, on a tendance à voir beaucoup de projets qui nécessitent de la R&D et qui par conséquent ont besoin de fonds passivement et rapidement. Sauf que commencer à démarche vite pour commencer à vendre vite à un produit bêta ou une première version permet à la fois de financer soi-même au moins en partie et de faire une étude de marché empirique aussi et adapter son produit au fur et à mesure. C’est plus ou moins facile en fonction du projet mais le parti pris que nous faisons, c’est que la levée de fond ne doit être envisagée que si c’est strictement nécessaire car c’est plus intéressant de vendre soi-même.

Si ces constats sont valides pour tous types de projets et d’entrepreneurs, on remarque aussi une spécificité pour les femmes sur Bordeaux, avec un écosystème favorable et où la plupart des acteurs ont aussi l’envie d’avoir plus de femmes entrepreneures.”

Au-delà des tribulations marketing, l’écosystème bordelais est un terreau favorable à l’éclosion et au développement des start-up, c’est un fait indéniable. Certes, la France ne déploie pas (encore) tous les facteurs d’attractivité des investisseurs étrangers, notamment, et la capitale parisienne draine à ce jour l’essentiel des opportunités de croissance.

Cependant, le territoire bordelais est à ce jour l’objet d’un coup de projecteur dont il est intéressant de bénéficier, boosté par des volontés politiques, économiques, associatives. Opportunité ne rime pour autant pas avec écran de fumée… Seules les initiatives bien pensées, bien construites, avec un accompagnement adéquat, verront le jour de manière pérenne ; notamment si elles prennent le temps de bien comprendre le fonctionnement de l’écosystème bordelais,de ses règles.

La structure du projet en amont est un élément-clé de réussite. En complément, si ce n’est en premier lieu, certes l’innovation peut être accompagnée, mais si elle ne trouve pas son marché, les difficultés ne seront pas surmontables.

Pour durer, perdurer et surtout, avec les meilleurs chances de décoller, un impératif : bien comprendre et cibler son marché. Les coûts de conquête d’un nouveau marché, ou bien d’un marché peu encore mûr sont en effet prohibitifs à l’échelle régionale, et même nationale.

Enfin, l’esprit start-up ne doit pas se dissocier de l’adn entrepreneurial. Avant tout, la réussite n’est pas de “trouver un investisseur”, mais de devenir un vrai chef d’entreprise. Là où l’opportunité bordelaise est un formidable levier non pas de simple “test” avant déploiement national, voire international, mais de réel lancement en local, ou en régional, avec un marché réceptif, où la visibilité est quasi immédiate, loin du brouhaha parisien.

¹ Global Startup Ecosystem Report 2017, Startup Genome
² « Start-up : face à Londres et la Silicon Valley, Paris ne fait pas le poids », Fondation IFRAP, 07 décembre 2017
³ 50% des startups réalisant moins de 5 millions de CA, 68% de celles réalisant entre 5 et 50 millions d’euros de CA, et 75% de celles réalisant plus de 50 millions d’euros de CA
⁴ « Qu’est-ce qu’un écosystème entrepreneurial ? », The Family
⁵ Présentation de SimforHealth sur son site internet
⁶ « Start-up : face à Londres et la Silicon Valley, Paris ne fait pas le poids », Fondation IFRAP, 07 décembre 2017
⁷ Mémoire M.II Aménagement et Développement des Territoires, repris dans « Quel écosystème pour les startups à Bordeaux ? « , Invest in Bordeaux, 16 octobre 2016[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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